Pensée du mois

Juin 2019

Qui suis-je ? Où cours-je ? Dans quel état j’erre ?

La plupart des gens rendent très difficile de les rencontrer parce qu’ils ne sont pas vraiment dans leurs paroles ou parce qu’ils sont sans âme. Christian Bobin

Le paraître ne fait jamais bon ménage avec l’être. Henri-Frédéric Amiel

Connais-toi toi-même. La phrase gravée sur le fronton du Temple de Delphes et dont on ne connaît pas l’auteur a été attribuée à Socrate, Apollon, Homère… Reprise par les plus grands philosophes et théologiens, de Platon à Saint Augustin, elle mériterait d’être aujourd’hui à nouveau gravée sur les murs de nos vies. Il n’est pas certain que d’autres époques, d’autres cultures aient été très favorables à cette réflexion, mais ce dont nous sommes sûrs, c’est que l’ambiance actuelle est aux antipodes de cette démarche.

L’ère numérique mise sans scrupules au service d’un matérialisme débridé, méchant et dédié aux intérêts d’un petit nombre de vautours inconscients, a eu l’effet d’un rouleau compresseur sur les aspirations de l’âme humaine. Des moules de plus en plus rigides, des codes de plus en plus uniformes, à l’exception de quelques pays totalitaires qui écrasent autrement la liberté individuelle. La religion du « paraître » a conquis la planète.

Il y a moins de cinquante ans, le fait d’être « célèbre » était, dans la plupart des cas, la conséquence de dons, d’activités ou d’un comportement exceptionnel, dans le bien comme dans le mal d’ailleurs. Une voix hors du commun, des capacités physiques ou intellectuelles au-dessus de la moyenne, une sensibilité artistique débouchaient sur la célébrité. Aujourd’hui, dès l’école maternelle, les enfants n’ont qu’un rêve : être célèbres, sans même souhaiter être doués pour quoi que ce soit ; être célèbres pour être célèbres. Cette tendance a envahi le temps et l’espace, encouragée par les possibilités infinies qu’offrent nos téléphones et les connexions omniprésentes.

Parmi les milliers de conséquences néfastes pour l’être humain — puisque ce mode de vie affecte le corps, l’âme et l’esprit — l’une d’entre elles a retenu mon attention.

La déconnexion des humains de leur âme, de leur singularité, de leur originalité, dans le sens le plus littéral du mot. Nous ne savons absolument pas qui nous sommes, nous sommes seulement conscients de l’image que nous voulons offrir aux autres, aux millions d’autres sur la planète, par écran interposé.

Cette construction de soi, pour ne pas dire cette destruction de soi, débouche sur un drame terrible : il n’est plus possible de se rencontrer. En effet, comment rencontrer quelqu’un qui ne sait pas qui il est ? C’est aussi impossible qu’un dialogue avec une photo. Et que dire lorsque deux photos se rencontrent ?

La suite s’impose avec une logique implacable : s’il n’est plus possible de se rencontrer, il n’est plus possible d’échanger, de partager, de donner et de recevoir. Les incroyables performances de nos moyens de communication ont réussi à faire ce que toutes les dictatures de l’histoire n’ont jamais réussi à accomplir : décomposer l’humanité en unités isolées. Derrière une façade de vie sociale épaisse comme du papier à cigarette, les femmes et les hommes vivent dans une juxtaposition, une fausse proximité, sans liens, sans contacts réels, sans connexion vitale. Des millions de vies parallèles les unes aux autres, mais qui ne se croiseront jamais. La solitude la plus absolue devient la norme. Déconnecté de soi-même, des autres, et bien évidemment du Créateur qui pleure de voir ce que nous nous imposons…

Lorsqu’il est venu sur Terre à notre rencontre, l’Homme-Dieu nommé Yeshua n’a pas hésité à multiplier les « Je suis ». Il savait qui il était, d’où il venait, pourquoi il était là. Ce qu’il a accompli nous offre la possibilité d’une vraie reconnexion. Pas une relation fictive avec des amis virtuels, non, une reconnexion profonde et réelle avec nous-mêmes, avec lui, avec d’autres humains. En occupant à nouveau la place laissée vide au plus profond de notre être, il nous ouvre un chemin de découverte : découverte de notre âme, de nos origines, de notre destination éternelle. Sur ce sentier, nous pouvons établir d’authentiques relations avec d’autres pèlerins, d’autres chercheurs qui ont abandonné la tyrannie du « paraître » pour la grande aventure de la découverte de soi, des autres et de Dieu.

Alors, même si trop souvent ces questions me reviennent comme un boomerang — Qui suis-je ? Où cours-je ? Dans quel état j’erre ? – je sais où je dois revenir pour me retrouver, retrouver mon Dieu, et ma tribu humaine.

Merci pour tous ces moments où vous êtes présents à vous-mêmes afin que nous puissions nous rencontrer.

Philip